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Ustica - Benoît Mernier

Varius Artists

Label Cypres
Sortie : mai 2026

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Le disque Ustica s’inscrit dans une histoire de fidélité et de dialogue entre un compositeur et un label. Depuis vingt-cinq ans, le label Cypres accompagne le cheminement de Benoît Mernier, avec une attention particulière portée aux métamorphoses de son langage et à l’affirmation de son écriture.

Ustica marque un jalon de cette collaboration,  traçant le portrait d'un compositeur et offrant le témoignage d'un compagnonnage artistique au long cours. Ustica révèle un moment de maturité où s'entrelacent rigueur formelle, poésie et mémoire.

Les deux mouvements symphoniques opposent un adagio contemplatif nourri de Baudelaire (Comme d'autres esprits) à un scherzo lumineux et virtuose (Sur un ciel immense), hommage joyeux à Philippe Boesmans.

Offering, pour voix alto et ensemble, met en musique trois poèmes spirituels de Rabindranath Tagore dans un élan continu entre attente, espérance et joie. 

Les Deux poèmes pour violon et piano, dédiés à Jacques De Decker, explorent la mémoire à travers une écriture composée d'éclats, de fragments dans un esprit ludique et rieur.

En fin, Ustica, inspirée d'Octavio Paz, déploie une méditation orchestrale sur la vie, la mort et le souvenir qui oscille entre l'immobilité dardée de soleil et la fluidité mystérieuse de mélodies incantatoires. 

Ustica est une île de pierre et de souffle, qui s'offre à qui sait y plonger l'oreille et s'y laisser emporter.

Cédric Hustinx 

Offering - Benoît Mernier

 Benoît Mernier  | Ustica

1_ Comme d’autres esprits (2019), pour orchestre *  11’39

2_ Sur un ciel immense (2023), pour orchestre * 11’33

3_ Offering (2023), pour voix d’alto et ensemble instrumental **  15’51    

Deux poèmes pour violon et piano (2020) ***

4_ Voici que la nuit vraie arrive…  9’10

5_ Le bruit des choses éveillées  5’46

6_ Ustica (2019), pour orchestre de chambre ****  14’18  

total time: 68’22

Instrumentistes

* Orchestre Philharmonique Royal de Liège  

Gergely Madaras_ direction

**  Sarah Laulan_ contralto  

Ensemble Sturm und Klang  

Thomas Van Haeperen_ direction

***  Tatiana Samouil_ violon  

      David Lively_ piano

**** Ensemble Musiques Nouvelles  

Jean-Paul Dessy_ direction

LE TRANQUILLE CHEMIN DE L'IDENTITE

 La maturation d’un compositeur a ceci de différent de la crise d’adolescence qu’elle n’appelle pas (forcément) de politique de la terre brûlée. Disciple de Philippe Boesmans, Benoît Mernier a longtemps subi l’influence de son ainé. Et par « subir », il faut évidemment écarter toute idée péjorative mais imaginer plutôt les stigmates flamboyants dont Giotto transperce les mains de son Saint-François, exposé au Louvre.

C’est qu’en prenant de la bouteille, un artiste est forcément confronté au devoir d’inventaire. Interroger, ce qui dans son langage, lui appartient profondément (le sui generis ?), ce qu’il est parvenu à traduire en grammaire personnelle de l’influence des autres et – à l’inverse – se défier de ce que son inconscient, par souci de conformité, aurait imposé à son goût.       « Les œuvres figurant sur ce disque marquent sans doute une frontière ; elles sont le témoignage d’une plus grande affirmation de mon identité propre », souligne le compositeur.

Benoît Mernier est bien modeste, car si l’influence de Boesmans est inévitable (comment ne pas être charmé par sa facétie et sa grâce ?), dès son premier opéra – Frühlings Erwachen1 – Mernier signait une œuvre profondément personnelle, dont le succès fut incontesté. Ses Dickinson Songs2, également créées à La Monnaie (par Alain Altinoglu), ont marqué une étape encore plus spectaculaire dans son affirmation identitaire. Ce ne sont là que deux exemples, mais bien des œuvres mériteraient d’être convoquées dans la présente notice.

Le langage du compositeur, évidemment, assume d’innombrables influences, mais ne serait-il pas naïf d’imaginer qu’un artiste mûrit dans une boîte de pétri, en (1) CYP4628 - Frühlings Erwachen (2) CYP4649 - A Wake of Music 5milieu anaérobie, isolé – fier et hautain – à mille lieues de tout ce qui dans sa vie a serré son cœur ou titillé ses glandes lacrymales ? L’idée d’un vocabulaire comme une tour de Babel, qui serait un empilement branlant d’idiômes, apparaît comme infiniment plus poétique. L’image d’un escalier en spirale revient d’ailleurs souvent dans l’analyse que Mernier tente de sa propre création.

Benoît Mernier appartient aux compositeurs qui mènent, de front, une carrière d’instrumentiste et de pédagogue. Il en résulte que sa musique est toujours consciente du geste concret demandé à son interprète. Il n’existe donc aucun malentendu entre ce que dictent ses partitions et la construction de l’idéal rêvé qu’il a posé sur le papier. On s’étonne que l’homme se mette une telle pression dans l’acte d’écrire, écartant toute idée de nonchalance et cultivant – malgré lui ? – une obsession du sérieux. Chemin faisant, on comprend que ce vilain mot – sérieux – ne traduit aucune tristesse janséniste, aucune âpreté, mais que rien ne peut être réellement entrepris sans la certitude absolue d’une construction méticuleuse. Sans compromis, sans paresse, sans complaisance.

Quand on lui fait remarquer que son épouse, Hélène, est céramiste, il s’amuse de l’analogie du geste, rappelant pourtant que quand la matière est placée dans le four, il se produit une alchimie thermique qui échappe à tout contrôle. Silence, avant d’ajouter : « mais le compositeur qui confie une partition à ses créateurs doit se soumettre à un phénomène analogue. Là aussi, il faut attendre et accepter des interprètes qu’ils ambitionnent d’être des alchimistes. »

Ainsi est-il jubilatoire de voir comme le langage de Benoît Mernier, bien que d’une rigueur militante, s’approche de plus en plus de l’homme qu’il est vraiment. Un personnage cultivé, curieux, fondamentalement artisan mais que tout attire vers la poésie, le rire et le mystère. C’est donc logiquement que son prochain opéra, 6Bartleby3, s’inspire d’une nouvelle d’Herman Melville, préfiguratrice – précisément – de la poésie de l’absurde et du tragique de Samuel Beckett ou d’Emmanuel Bove. C’est que Benoît Mernier accepte enfin d’embrasser le postulat de Milan Kundera où l’art découlerait d’un certain livre du rire et de l’oubli. 

CAMILLE DE RIJCK

CLÉS D'ÉCOUTE DU COMPOSITEUR

Comme d’autres esprits (2019)

L’œuvre fut commandée pour le 30ème anniversaire du festival Ars Musica4 et devait être jouée avant le concerto pour violoncelle Tout un monde lointain d’Henri Dutilleux, une œuvre que j’aime et admire beaucoup. Cela me portait naturellement à m’inspirer également d’un vers de La Chevelure de Charles Baudelaire5 : « Comme d’autres esprits voguent sur la musique ».

C’est donc plutôt un univers français qui anime ce mouvement avec, toutefois, une brève citation de Wagner (les deux premières mesures de l’Acte III de Tristan und Isolde) qui agit ici comme un souvenir faisant référence à la fameuse lettre d’admiration de Baudelaire à Wagner et en rapport au caractère amoureux qui irrigue le poème La Chevelure.

J’y ai intégré quelques bribes d’une œuvre pour soprano et piano écrite dix ans auparavant sur un autre poème de Baudelaire (en prose, cette fois), Un hémisphère dans une chevelure, dont on trouve plusieurs éléments dans la forme versifiée de La Chevelure.

La pièce commence par une mélopée étrange jouée à la harpe, et se poursuit dans un climat de douce nostalgie dans laquelle on tente de ne pas s’enliser. Ce solo de harpe traverse toute la pièce, repris à un moment par le pupitre d’alto puis par le violoncelle solo à la fin. L’exotisme inscrit dans ces poèmes de Baudelaire se retrouve aussi dans la musique.

Comme d’autres esprits est une pièce d’atmosphère, un adagio, à la fois statique et mobile, calme et miroitant, tel un rêve flottant de voyage, comme si la musique voguait sur elle-même…

Sur un ciel immense (2023)

Ce deuxième mouvement contraste par son caractère vif et enjoué. Il s’agit d’un scherzo final très virtuose. Le premier mouvement était essentiellement marqué par des figures mélodiques. Ici, la forme travaille davantage sur l’espace et la perspective sonore.

Cette légèreté et cette vivacité veulent rendre hommage à Philippe Boesmans qui a compté beaucoup pour moi et qui, la veille de sa disparition, m’avait demandé de terminer son opéra On purge Bébé.

Sur un ciel immense a donc été écrit juste après ce travail très intense émotionnellement. La pièce de Philippe est drôle, légère, tel qu’il était lui-même. J’ai voulu prolonger cette sorte de « deuil joyeux » par une œuvre qui n’a rien d’une déploration funèbre, mais qui est inspirée par le fameux rire de Philippe.

La forme est simple, avec à la fin un retour de type da capo.

L’œuvre a été commandée et créée par l’OPRL et Gergely Madaras qui souhaita donner suite à Comme d’autres esprits.

Il était donc normal que je reste dans l’univers baudelairien quant au titre qui fait référence à un passage du poème Un hémisphère dans une chevelure.

 

Offering (2023)

Le texte de cette œuvre pour voix d’alto et ensemble instrumental (flûte, clarinette, deux percussionnistes, harpe et trio à cordes) provient de trois poèmes de Rabindranath Tagore, extraits de Song Offerings.

Écrit en bengali puis traduit en anglais par l’auteur lui-même en 1913, année où il reçut le Prix Nobel de littérature, Gitanjali (Song Offerings) est un recueil de 103 poèmes marqués par l’idée de la dévotion.

Le premier chant choisi parle de l’attente de la rencontre (« La fleur ne s’est pas ouverte ; seulement, auprès d’elle, le vent soupire (…) Je vis dans l’espoir de sa rencontre ; mais cette rencontre n’est pas encore »).

Le second évoque l’espoir d’un embarquement avec l’être aimé et tant attendu dans « la dernière lueur du couchant ».

Le troisième rompt avec l’atmosphère précédente. Son thème est la joie « qui sur le large monde fait danser mort et vie jumelles ».

Les trois chants sont enchaînés dans un seul et même élan, comme mis en apesanteur.

La pièce est dédiée à la mémoire du poète Lucien Noullez et a été commandée par le festival Lettres en voix.

 

Deux poèmes pour violon et piano (2020)

Voici que la nuit vraie arrive…

Le bruit des choses éveillées

Cette œuvre est aussi un hommage. Elle a été écrite au moment du décès de Jacques De Decker et est dédiée à sa mémoire.

Jacques avait signé le livret de mon premier opéra Frühlings Erwachen d’après la pièce homonyme de Frank Wedekind. Cet opéra commandé et créé en 2007 par le Théâtre de la Monnaie était né dans un esprit de grande complicité artistique en collaboration étroite avec le metteur en scène Vincent Boussard.

Cette aventure artistique et humaine avait été fondamentale pour moi. Jacques en avait gardé lui aussi un souvenir ému. 10Dans le premier poème, nostalgique et nocturne, le petit motif du début composé de trois notes, joué d’abord au violon seul, revient agissant comme un élément mémoriel structurant. Il est entouré par des moments suspendus, fuyants ou plus incarnés qui se développent dans des textures fluides et mobiles.

Le second est vif, léger : une sorte de scherzo dont le matériel provient de mon Concerto pour violon. L’aspect gestuel est important. Mais ces gestes, virtuoses, semblent insaisissables. La pièce est composée d’éclats, de fragments dans un esprit ludique et rieur. Elle se termine sur une obstination évanescente. La mémoire des choses et des êtres est souvent faite de bribes, d’obsessions, de mobilités sans cesse réagencées…

Les titres proviennent de poèmes de Paul Verlaine : Ariettes oubliées et Angélus du matin.

 

Ustica (2019)

Ustica est le fruit d’une commande de Jean-Paul Dessy et de l’ensemble Musiques Nouvelles pour un projet transgénérationnel incluant des membres de cet ensemble engagé dans la découverte des musiques d’aujourd’hui depuis plus de 50 ans et de jeunes étudiant•e•s d’ARTS²-Conservatoire Royal de Mons.

Il s’agit d’un orchestre de chambre de 20 musiciens (flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, harpe, piano et 9 cordes).

J’ai tenté toutefois de simuler un orchestre symphonique tout en faisant en sorte que chacun puisse prendre une part active et équilibrée à l’ensemble. Le défi était là : un ensemble de solistes fusionnant pour créer des textures larges et orchestrales.

Comme toutes les œuvres sur ce disque, celle-ci est inspirée par la poésie. Ustica est un texte écrit par Octavio Paz, Prix Nobel de littérature, décédé en 1998. Ce texte évoque l’île d’Ustica au large de la Sicile, une île volcanique qui fut un cimetière marin.

Aridité, « poing de pierre, nœud de lave, ossuaire », mais aussi « halètement de l’eau douce troublée par la mer », « désir ciselé par la mort » : Éros et Thanatos troublants , « J’ai regardé ton visage, je me suis penché sur l’abîme : mortalité est transparence ».

La pièce oscille entre l’immobilité dardée de soleil et la fluidité mystérieuse de mélodies incantatoires. Elle s’anime, fuit, se retourne vers un passé obscur et nostalgique, se redresse, se pétrifie, … comme les « pensées noires et dorées » qui percolent lentement dans le poème.

Elle est dédiée à Natascha et Michel Mouffe dont la peinture Naissance de Venus II illustre la couverture de ce disque. 

BENOÎT MERNIER